
Les Vénitiens ont toujours connu l'acqua alta (haute marée) et vu leur ville rétrécir au rythme de ces marées. Il y a un siècle, ce phénomène naturel ne survenait que huit à dix fois par an. Mais aujourd'hui, avec l'affaissement de Venise, ses habitants ont les pieds dans l'eau une centaine de fois par an, de septembre à avril. Depuis 1897, la Sérénissime a cédé 23 cm de terrain à la mer ! Les causes sont multiples : augmentation du niveau de la mer de 10 cm, tassement inéluctable du sous-sol meuble de 4 cm par siècle, affaissement des couches supérieures de 9 cm provoqué par un pompage excessif des nappes phréatiques, construction du nouveau port et de canaux de plus de 15 mètres de profondeur qui ont bouleversé les courants naturels… La lagune ne peut plus absorber l'arrivée des hautes marées.
Et si elle amuse les touristes et concourt au folklore local, l'acqua alta est un véritable cadeau empoisonné pour Venise. Une menace permanente. A tel point qu'aux portes de la Cité, sur la Piazale Roma, un tableau lumineux indique la progression de l'eau, seconde par seconde.
A 65 cm, elle atteint la Place Saint Marc, l'un des lieux les plus bas de Venise, pour s'insinuer à travers les pierres, devant la basilique et commencer à inonder les rues. C'est alors le branle-bas de combat pour les vénitiens ; des bancs sont mis bout à bout pour constituer des passerelles, les commerçants ferment leur boutique pour résister à la montée des eaux, la navigation devient une course contre la montre car bientôt les embarcations ne passeront plus sous les ponts. Pour les touristes, le prix des bottes va tripler en quelques heures ! A 110 cm, la sirène de la Chiesa della Salute va retentir pour signaler une très haute marée. A 140-150 cm, la situation est catastrophique ; toute la ville est inondée.
Les vénitiens ont appris à vivre avec ce phénomène : le quartier Saint Marc ne possède plus aucune habitation en rez-de-chaussée depuis des années, les prises électriques ont été rehaussées, des plans de circulation sont placardés dans toute la ville ; en rouge les rues dans lesquelles les passerelles de secours sont installées, en vert les rares rues praticables lorsque le niveau de l'eau dépasse 120 cm. Un numéro d'urgence a été créé par le Centre des Marées…


Mais si, avec la force de l'habitude, la vie de Venise s'organise autour de ces marées, leurs conséquences sont désastreuses. Inexorables. Les palais s'effritent, les chefs-d'œuvre perdent de leur éclat, la lagune est dépouillée de ses richesses animales et végétales et la cité se vide de ses habitants ; ils ne sont plus que 54 000 pour 250 000 au siècle dernier.
Il faudra pourtant attendre les terribles inondations de 1966 pour que le monde entier prenne la mesure de la menace et refuse de voir se réaliser la prédiction de Paul Valéry : " Venise va se noyer. Peut -on imaginer plus belle mort pour cette ville ? "
Le 4 novembre 1966, l'idée panique d'un éventuel engloutissement de Venise par la mer va en effet gagner la planète ; la montée des eaux atteint une hauteur record de 1,94 m, enfonce les digues, balaye la moitié des quais de la cité, plonge la place Saint Marc sous un mètre d'eau et laisse 5000 vénitiens sans habitation. Une Venise de cauchemar s'offre au monde ébahi.
La catastrophe pousse enfin les pouvoirs publics à s'interroger sérieusement sur le déséquilibre de la lagune. Le 2 décembre 1966, une campagne internationale pour la sauvegarde de Venise est lancée et la ville passe sous la protection du Patrimoine Mondial de l'UNESCO. Son constat est alarmiste à plus d'un titre ; chaque année, 6 % des marbres et des pierres, 5 % des fresques et 3 % des tableaux sont détériorés. Quant à l'écosystème de la lagune qui se transforme en baie, il voit disparaître 20 % des espèces animales et 50 % des espèces végétales entre 1930 et 1966. La réflexion est sérieuse… mais laborieuse. La plupart des projets, souvent extravagants, sombrent dans les eaux profondes de la lagune. Chaque idée qui surgit suscite une polémique et retourne dans les tiroirs ! Ce n'est qu'en 1973 et surtout en 1984 que l'État vote des lois extraordinaires pour gagner la bataille de l'eau. Pendant 30 ans, les subventions vont couler à flots pour sauver ce chef d'œuvre en péril… avec, hélas, de maigres résultats.
